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Amour et amour propre...

Amour et amour propre...
Me voilà donc seule, libre d'examiner mes sentiments, de rappeler dans ma mémoire ce que j'ai dit à Valville, ce qu'il m'a répondu : je m'interroge, je me demande si je dois être contente de moi, si j'ai bien fait en n'écoutant que ma vanité, en négligeant de profiter de l'espèce de retour d'un ingrat. Je lui ai montré un esprit dégagé, une âme tranquille, peu de regret de le perdre, un parti pris de l'abandonner à ma rivale ; en suis-je mieux à présent ? qu'ai-je gagné à tout cela ? En suivant cette recherche, savez vous bien ce que je trouvai ? c'est que j'avais agi contre moi-même, c'est qu'en maltraitant l'infidèle, je m'étais fait plus de mal qu'à lui.

Il y a bien de la différence entre piquer son amant par ses propos pendant qu'il est là, ou, quand il est parti, se rappeler dans le calme de ses sens ce qu'on vient de lui dire. Comment penser sans douleur qu'on l'a mortifié, peut être affligé, qu'il croira n'être plus aimé ? Eh ! quel crime en amour, madame, que de laisser penser un seul instant que l'on n'aime plus ! C'est un crime irrémissible, le c½ur se le reproche sans cesse et ne le pardonne jamais. Tant qu'il est attaché, son désir le plus vif est de prouver combien son ardeur est véritable, combien elle est constante ; il renoncera à ses espérances, à son bonheur, à tout si vous voulez ; mais laissez lui la douceur, la consolation de montrer qu'il se sacrifie lui-même, qu'il s'immole pour l'objet chéri : accablez le de douleur, mais n'attaquez jamais la force, la vérité de son penchant ; voilà ce qu'il veut, ce qu'il faut lui accorder, parce que la nature l'exige, et qu'elle l'emporte chez lui sur tout le reste.

En voyant Valville, en lui parlant, le dépit m'avait soutenue, animée ; il s'agissait de ne pas me démentir, c'était tout pour moi, je le croyais au moins ; eh bien, c'est que je me trompais. J'avais satisfait ma vanité aux dépens de mon c½ur ; à son tour ce c½ur se révoltait contre elle, l'anéantissait, et puis d'autres réflexions combattaient ces mouvements de tendresse, et puis je ne savais à quoi m'arrêter, je revenais à m'applaudir, à me blâmer. Je vous aime toujours, Valville, m'écriai-je en pleurant ; et puis je rougissais de ma faiblesse. Savez vous, madame, d'où naissait la variété de mes idées ? C'est que j'étais encore plus tendre que vaine, et que dans une âme sensible et vraiment touchée, le sentiment gémit toujours des triomphes de l'amour propre.

Hélas ! quel était le but du mien ? que proposait ma vengeance ? d'être regrettée, voilà tout. Ce voile que je me déterminais à prendre, remplirait il mon objet ? Au fond, que me reviendrait il de l'exécution de ce dessein ? Etait il sûr que Valville conserverait un tendre souvenir de moi, de mon amour, d'un si grand sacrifice ? Les femmes se plaisent à nourrir leur tristesse, les hommes cherchent à la dissiper, et y réussissent aisément. En supposant Valville fort touché de ma perte, combien son chagrin durerait il ? on s'est bientôt dit que l'on a tort, cela est plus tôt fait que de s'empêcher de l'avoir. Quand le mal est sans remède, et que la plus forte partie tombe sur un autre, on se console facilement.

Chap XII (apocryphe, écrit par Mme Riccoboni).
Extrait de La Vie de Marianne, (Marivaux).

# Posté le lundi 13 octobre 2008 12:35

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