Je marchai tranquillement, longeant le trottoir grisâtre, comme à mon habitude. Les mains dans les poches, je regardais pour la énième fois autour de moi les habitants de cette infime et insignifiante partie du monde. Dans cette ville où j'habite depuis de nombreuses années (je ne me souviens plus combien), rien ne change jamais, et tout est gris. Les cheveux de la foule maussade, les immeubles bétonnés, les yeux, vides, des travailleurs mal rasés qui se rendent d'un pas traînant à leur bureau, tout. Ici, personne ne semble heureux. Et personne ne l'est. Ni malheureux non plus. Personne ne semble exister. Ce sont des fantômes, des ombres, qui hantent les rues... Tout le monde a les pieds sur terre, voire sous terre. Travailler pour gagner sa vie, dormir, et manger, sont les seules occupations possibles. Il n'y a pas de place pour le bonheur. « Ne rien faire gratuitement » est la loi qui règne dans cette jungle urbaine. Jamais un sourire, un regard, une attention à l'égard des autres. Juste soi. Rien que soi seul. La foule si dense est en réalité abandonnée à elle-même, sans personne à qui confier sa douleur, qui la vide doucement de ses envies, de sa passion, de son amour, de son humanité... Des zombis emplissent les rues. Voilà tout ce qui reste : des zombis. Ce n'est même plus triste, l'ambiance qui plane ici ne s'y prête pas, personne n'en aurait pitié. C'est moche. C'est gris, comme tout dans ce coin perdu et crasseux de la planète.
Je m'étais juré en arrivant dans cette ville, de ne jamais m'y attacher. Je ne veux pas qu'elle aspire ma vie, ni qu'elle suce ma vitalité. J'ai mis un pied dans ce monde gris, juste un pied ; je ne lui donnerais rien d'autre. Elle n'aura ni mon c½ur, ni ma vie. Je garde la tête à l'abri, dans les nuages colorés. Je transforme tout de mon regard encore pétillant d'amour, et je joue aux Dieux. Tel un artiste qui peint une nouvelle toile tout en couleurs vives, je dessine de la vie autour de moi, me transposant dans un univers parallèle, plus beau, plus gai ; mon univers. Je me frotte les mains de toutes mes forces, comme pour faire enfin mousser mon bonheur. Je me préserve. J'essaie de me conserver au mieux, en me réchauffant d'imaginaire. Car oui, en plus d'être plongé dans le gris, j'ai froid, je suis glacé par leur indifférence.
Et ce matin, je marche toujours droit devant moi, sans écarts. Mon regard est ailleurs, mais aujourd'hui quelque chose à changer. Le gris me happe, et je n'ai même pas envie de me retenir aux bords brumeux et indiscernables de mes rêves, qui s'écroulent peu à peu sur eux-mêmes. Se seraient-ils ternis au contact de ce décor ? Je renonce à réfléchir. Je suis las.
Je continue inexorablement ma route, et je me rends compte de quelque chose, qui se veut troublant, mais qui ne l'est plus. Le constat que je fais, ne me frappe pas outre mesure... : Je suis comme eux ; ils sont moi. Qui m'a fait croire que je valais mieux que les autres ? Qui ? Je ne suis rien de plus qu'eux. Un zombi. Moi aussi je suis un zombi égocentrique, qui a voulu s'échapper dans ses rêves, mais qui s'est arrêté à mi chemin en se rendant compte de l'inutilité de sa man½uvre. Qui suis-je pour prétendre être meilleur ?
Je me questionne, désespéré, tout en rentrant dans mon modeste appartement. Je m'allonge. Pourquoi la vie est-elle faite ainsi ? Cette question à laquelle des millions de gens ont pensé déjà, à laquelle j'ai pensé aussi, ne m'a jamais semblée aussi importante et aussi sensée qu'aujourd'hui...
Je m'endors. Le flou s'empare de moi... Et puis plus rien. Je dors d'un sommeil sans rêves.
Je me réveille aussi fatigué qu'au moment où je me suis couché. Qu'est-ce qui pourrait avoir un sens après ça ? Prise de rage, je hurle dans un dernier élan, le plus noir de mes cris de désespoir. Ma vivacité, après cela, s'envole loin... loin d'ici. La flamme de mes yeux s'éteint à ce moment là, étouffé par mes dernières larmes.
Et à la colère, vient l'indifférence. Les jours font ce qu'ils veulent, non ? Qu'ils passent si ça leur chantent, pendant que je dors, que je mange, que je travaille. Chacun sa vie. Eux aussi, ils sont libres. Comme nous tous. Libres de faire ce qu'ils veulent. Et puis, s'ils ne le font pas, on leur casse la gueule. On a toujours le choix... Toujours.
A partir de cet instant précis, rien ne se passa. Sauf les jours, qui défilèrent devant mes yeux résignés, qui ne les regardaient même plus. Je marchais toujours dans cette rue grise, mais j'étais bien plus seule. En fait, j'étais dans une coquille vide, qui ne demandait même plus à être remplie. Accepter, c'est se figer et refuser le changement. Je ne voulais plus changer ; à quoi bon ? Contre mes anciens principes, je me suis mêlé à la foule grisâtre, et j'ai fais comme eux. Je me suis collé contre elle, m'engluant en elle. J'étais définitivement eux, je crois. Tout me dégoutait, plus rien ne m'attirait. J'avais perdu ce petit gout qui sucrait ma bouche, d'une saveur douce et délicate. Le goût de la vie. Je ne vivais plus, je survivais à peine. Je faisais mon travail, et je m'en contentais sans avoir le courage de rechigner. J'étais mou, et fatigué. Vidé de toute énergie...
Un matin, qui ressemblait vaguement au matin où j'avais tant changé, alors que mes yeux trainaient par terre, comme hypnotisés par le sol uniforme, il se passa quelque chose... Je n'avais plus la force de lever la tête depuis quelque temps, absorbé dans l'oubli de tout. Je ne voulais pas voir à quel point j'étais seul. Désemparé. A quel point j'étais insignifiant, bête, et tellement « autre »...
Cependant, j'eus un moment de force insensé, improbable, inattendu : j'ai décollé le menton de ma poitrine, et j'ai regardé autour de moi, comme avant... Dans l'espoir (faible, si faible) que quelque chose ne se passe ? Je ne m'en souviens pas. Je ne sais même plus si j'espérais réellement que quelque chose arrive, bousculant mes habitudes, pourtant si bien ancrées dans ma « pseudo » vie. J'ai eu, je crois, la nostalgie du temps où j'étais moi-même, exceptionnel et vivant, insouciant, et fier de l'être. Un sourire triste se dessina discrètement sur mon visage... Le passé restera le passé...
C'est alors que l'improbable arriva. Mes yeux croisèrent son regard, à elle, pétillant et vif, me rappelant celui que j'affichai auparavant. Je me suis soudain souvenu plus nettement de ce que j'étais. Comment avais-je pu l'oublier ?
Une larme coula sur mon visage. Comment avais-je pu tomber si bas sans m'en apercevoir ? Je sentis de nouveau mon c½ur battre, palpiter dans ma poitrine. Je passai ma main dans mes cheveux, tout en fermant un instant les yeux. Mes rêves, je m'en rappelai maintenant, mes doux rêves. Ceux qui me faisaient tenir, ceux qui m'accompagnaient dans tous mes moments durs... Mes tendres désirs... Oh, comme ils m'ont manqué...
J'ai croisé sa silhouette, et elle m'a effleuré l'esprit, balayant le gris qui l'avait recouvert. J'ai retrouvé tous mes trésors enfouis, au contact de ses yeux. Mais quel était cette femme étrange, et si captivante ; un ange ? Comment avait-elle pu me sortir du gouffre où j'étais tombé, par sa simple présence ? Mes yeux ne se détachèrent plus d'elle, ma sauveuse ignorante. Il fallait... Mais que fallait-il ? Il fallait que je la voie encore, que je la connaisse, que je partage ma vie avec elle. Je la voulais. Il fallait au moins que je la remercie pour tout ce qu'elle était en train de faire pour moi. Si seulement... J'étais désespérée sans elle. Je n'attendais qu'elle, maintenant qu'elle est là, je veux la retenir, je veux en avoir la force... Mais comment ? Mes pensées se réveillèrent en sursaut, pétillèrent, s'emmêlèrent entre elles dans une orgie phénoménale. J'étais en sueur, ma tête tournait si vite, l'amour... oh, l'amour... Vite... oui. De retour sur terre : Il fallait que je la retienne.
Je la suivis. Elle marchait d'un pas soutenu et relativement souple. Elle se distinguait des autres, tout en restant simple, et discrète. J'eus l'impression que j'étais le seul à l'avoir remarquée. Tout le monde vaquait à ses occupations, sans même y faire attention, pendant que l'odeur subtile de son parfum, sa démarche, son sourire, ses yeux brillants, tout en elle m'attirait irrésistiblement. J'étais comme envoûté par tout ce qui émanait d'elle. Elle... Je n'avais plus qu'elle à l'esprit. Je ne me souviens même plus de ce pourquoi j'étais là, et peu m'importait, je n'étais plus seul. J'étais près d'elle, et pourtant si loin... Elle ignorait encore tout de moi... Et j'ignorais tout d'elle.
J'aurais tant voulu m'approcher plus près, et lui prendre la main. Mais, je ne pouvais pas : toute morale m'en empêchait. Qui étais-je pour transformer les lois préétablies ? Je n'avais pas encore la force de tout chambouler. Mais je sentais bouillonner en moi un désir si intense... Je me sentais revivre, prêt à bondir. Et elle, oui, elle, elle y était pour quelque chose. Sans elle je ne serais sans doute jamais redevenu moi-même. Elle. Ma conscience retrouvée, mon amour fugitif, ma tendre passante au c½ur léger...
Je l'observai attentivement, je ne voulais qu'aucuns détails ne m'échappent. Elle était de taille moyenne, à vrai dire un peu petite, ce qui lui donnait un charme un peu fragile. Cependant, sa silhouette bien dessinée semblait suggérer une fermeté inébranlable. Sous son allure impeccable, transparaissait une certaine force de caractère... Quant à son corps, il aurait rendu jalouses de nombreuses femmes si seulement elles y avaient prêté attention. Elle représentait une certaine perfection « modérée », celle qu'on ne remarque pas. Elle avait tout ce qu'il fallait, sans en avoir trop (l'exemple même de la juste mesure). Les parties de son corps semblaient avoir subies un examen minutieux, et chacune d'entre elles dégageait une espèce d'aisance discrète et voilée, un peu gauche et pourtant si délicate, qui faisait chavirer le c½ur. Elle semblait aussi mûre, et attentionnée, soucieuse des autres. La femme aimante par excellence, qui se donne tout entière sans en avoir l'air. Son visage rayonnait d'une vitalité contenue. Et ses yeux, quand on les regardait attentivement semblaient brûler d'une vive ardeur, pleine de passion. Ses yeux, marrons, à l'éclat sauvage, intouchables et farouches, pétillants et rassurants, ces yeux là n'avaient aucun équivalent. Son sourire était mystérieux... Et sa beauté troublante. Elle me fascinait...
Je l'admirai avec un silence religieux, comme pour savourer cet instant privilégié. Elle paraissait si sereine parmi cette foule aigrie. Ses sourires laissaient ses congénères de glace, mais elle persévérait, et ne retenait pas sa tendresse. C'était le genre de femme à tout vous pardonner ; à la grandeur d'âme incommensurable, au silence troublant, le genre de femme au contact duquel on apprend à grandir et à aimer. Il me semblait qu'elle était la femme idéale. J'eus même, pendant un instant, l'impression qu'elle n'existait pas, que j'étais en train de rêver... mais après m'être pincé plusieurs fois, je conclus que tout ça était bel et bien réel.
J'ai marché dans ses pas pendant de longues heures (ou était-ce des minutes prolongées ?), comme attiré par ce personnage captivant... Je lui emboîtai le pas tout en gardant une distance convenable entre nous ; je rêvai en marchant, ou je marchai en rêvant, je ne sais plus exactement... Et puis, elle tourna dans cette rue pendant que j'étais distrait par mes pensées ; la lumière du jour avait déjà faibli, et le soleil était sur le point de se coucher... Soudain pris de panique, je courus pour la rattraper. Quand j'atteignis l'angle de la rue, je compris que je l'avais perdue. Je secouai la tête, et courrai de tous les côtés, tout en sachant que c'était vain, et que même si je la retrouvai, elle ne me verrait pas. Autour de moi les quelques passants me regardaient d'un ½il inquiet. Je les haïs pendant un instant de ne pas l'avoir retenue. Et puis, résigné, je m'assis sur le banc le plus proche, et je pris ma tête dans mes mains. Un soupir m'échappa, et je me calmai peu à peu, conscient que mon entrain n'était pas rationnel. J'ai même fini par sourire de mon attitude. Après cette longue escapade, et cette fin brutale, je rentrai chez moi, la tête haute, pleine de rêves, et les poches remplies de son souvenir fugace.
Je ne la revis plus jamais. Mais le jour de notre rencontre marqua ma vie d'une empreinte si vive, que je l'aime sans même l'avoir connue. Non pas pour ce qu'elle fut : je l'ignorai toujours. Mais pour cette présence qu'elle m'avait innocemment offerte, et qui m'avait rendue à la vie...
Où qu'elle soit maintenant, ce sourire est pour elle.